LE CONTE DES CONTES d’après Giambattista Basile LES 30 ANS DU TEATRO MALANDRO

17.03—09.04.20

CONCEPTION ET MISE EN SCÈNE :
OMAR PORRAS
ADAPTATION ET TRADUCTION :
OMAR PORRAS ET MARCO SABBATINI

PAR LE TEATRO MALANDRO
CRÉATION

mar, mer, jeu, sam : 19h
ven: 20h
dim: 17h30

Approchez, approchez, Mesdames et Messieurs ! Prenez vos billets ! Le Teatro Malandro va fêter avec vous cette saison ses trente premières années et à cette occasion, donnera une extraordinaire création au croisement des genres et des cultures, édifiante et maravillosa : la surprise du Malandro !

Approchez, approchez, vous aurez les yeux, et l’ouïe aussi, « tout remplis de poudre d’astres! » Le Teatro Malandro vous propose des apparitions de fantômes «gris souris effrayée», des costumes de feux et de lumière, des personnages en cheveux de comètes et en habits brodés de filaments d’or, en pourpoint « gorge de pigeon doublé saumon» et jabot mordoré (pour incursion grandguignolesque), une machinerie construite par les ateliers de l’Arche de Noé avec changements à vue, engloutissements et pluie de feux de Bengale.

Le temps est venu, dans cette époque troublée, que le Teatro Malandro se lance dans une enquête qui le conduira à croquer les portraits de grandes figures horrifiques du monde réel et littéraire… en un concours de cruauté qui vous fera osciller, et même tituber, entre rire, effroi, absurde et fascination.

 

OMAR PORRAS — Né en 1963 à Bogotà, Omar Porras fonde à Genève le Teatro Malandro en 1990. Depuis, il n’a eu de cesse de nourrir son art de metteur en scène de traditions pluriculturelles que ce soit pour des opéras : L’Élixir d’amour (2006), Le Barbier de Séville et La Flûte enchantée (2007), La Périchole d’Offenbach (2008), La Grande-Duchesse de Gérolstein (2012), Coronis (2019), avec des textes classiques: Faust (1993), Othello (1995), Roméo et Juliette (2012), Les Bakkhantes (2000), Ay! QuiXote (2001), El Don Juan (2005), Pedro et le commandeur (2006), Les Fourberies de Scapin (2009), Amour et Psyché (2017), ou des textes plus contemporains : La Visite de la vieille dame (1993, 2004, 2014), Ubu Roi (1991), Noces de sang (1997), L’Histoire du soldat (2003, 2015), Maître Puntila et son valet Matti (2007), Bolivar : fragments d’un rêve (2010), L’Éveil du printemps (2011), La Dame de la mer (2013) ou Ma Colombine (2019).

ÉQUIPE ARTISTIQUE :
Conception et mise en scène :
Omar Porras – Teatro Malandro
Assistante à la mise en scène :
Capucine Maillard
Scénographie :
Amélie Kiritzé-Topor et Omar Porras
Composition musicale et arrangements :
Christophe Fossemalle en complicité avec Omar Porras
Costumes : Bruno Fatalot et Omar Porras
Accessoires et effets spéciaux :
Laurent Boulanger
Maquillages, perruques et masques :
Véronique Soulier-Nguyen
Régie générale :
Gabriel Sklenar
Régie son et création sonore :
Emmanuel Nappey
Lumière :
Benoit Fanayon et Omar Porras
Construction du décor :
Christophe Reichel, Alexandre Genoud, Chingo Bensong
et l’équipe technique du TKM
Direction technique du TKM :
Nicola Frediani

Avec :
Simon Bonvin
Jonathan Diggelmann
Philippe Gouin
Angèle Humeau
Jeanne Pasquier
Cyril Romoli
Audrey Saad

Production et production déléguée :
TKM Théâtre Kléber-Méleau
Coproductions : en cours

« Il me semble que tous les mois de l’année font leur devoir.
C’est nous, les hommes, qui ne savons pas ce que nous voulons »

Il Pentamerone

Raconter ou écouter un conte, quel moment exaltant ! Se laisser entraîner par le vertige de l’imagination, s’engager sur le chemin de l’inconnu, se risquer à rencontrer son « âme nue » dans la forêt obscure de « soi-même ». S’aventurer dans les contrées du conte, c’est peut-être aussi l’acceptation d’une renaissance de l’âge de l’innocence. À la différence des mythes et des légendes, les contes sont proches de notre quotidien. Ces héros désœuvrés, ces femmes amoureuses, ces êtres égoïstes, timides, ambitieux, paresseux ou maladroits… ils parlent de nous, nous réinventent, nous révèlent ; ils chantent nos vies, nos désirs ; ils excitent notre fantaisie, nous ramènent à la source même de nos émotions pour mieux éveiller l’enfant rêveur qui sommeille en nous.

L’espèce humaine est la seule qui prie, qui mente, qui raconte et transforme verbalement ses réalités en rêves et ses rêves en réalité. C’est au théâtre que le verbe peut être incarné, et que le conte se fait corps, matière qui respire et qui chante. Grâce au pouvoir du théâtre et au fil délicat et chaleureux de la parole, la voix humaine tisse – sous la lumière des étoiles comme dans l’obscurité d’une grotte – le corps invisible d’un magicien, d’un génie prisonnier, d’un dragon chanteur, d’une armée de chevaliers ailés, d’un arbre qui pleure des larmes d’or ou d’un fleuve qui danse parce qu’il est ensorcelé.

Bruno Bettelheim nous dit que les contes « nous révèlent notre véritable identité », ils sont une boussole qui nous montre les modèles du comportement humain, « l’ami de la sagesse ». Tel un maître d’apprentissage, ils nous aident à comprendre le monde, à nous orienter pour affronter la vie et ses humeurs.

Raconter un conte, c’est réinventer une histoire !

Les mythes et les légendes ont souvent inspiré les créations du Teatro Malandro, comme ce fut le cas pour Ay ! Quixote, Amour et Psyché, La Dame de la mer ou L’Éveil du printemps… Ces œuvres dramatiques et littéraires, souvent décrites comme des œuvres baroques, sont les éléments d’une fresque composée de personnages grotesques, musicaux et drôles qui évoluent dans une fantasmagorie bariolée. Le Teatro Malandro compte une quarantaine de créations – l’enchantement de trente années de pèlerinages dans les théâtres d’Europe et d’ailleurs. Aujourd’hui, il s’empare de l’âme populaire, de la brutalité poétique de la parole paysanne, de l’héritage de plusieurs siècles de tradition orale rassemblé par Giambattista Basile, l’un des plus grands « aventuriers honorables », dans son ouvrage Lo Cunto de li cunti o Il Pentamerone, écrit à l’origine en dialecte napolitain, en 1634. Une sorte de Décaméron, un trésor de fables recueillies à Naples, en Toscane, en Sicile et à Venise dans les tavernes et les rues de l’Italie du XVIIème siècle.

Proverbes, formules magiques, musique, allocutions païennes… ces fables que racontent les femmes et les hommes du peuple sont d’une extravagance verbale savoureuse ! La nature y est personnifiée, les descriptions amoureuses et les salves d’insultes y constituent une source d’inspiration inépuisable. C’est une ribambelle d’histoires où le grotesque se mêle au sublime. Ces récits sont la source même à laquelle ont puisé – on l’ignore trop souvent – des auteurs célèbres tels que Perrault, les frères Grimm, Alan Poe, Irving et bien d’autres à travers les siècles. Ceux-ci les ont réinterprétés, adoucis, tempérés pour nous offrir les versions qui hantent nos mémoires.

Il Pentamerone, lui, est un diamant brut, intact, cruel, immensément drôle, radical, entier et puissant. Il est Le Conte des contes, dont les histoires incantatoires nous capturent, nous transportent. Nous, nous allons les chanter. Do-ré-mi – Le Conte – fa-sol-la-si ! C’est à moi-même et à Marco Sabbatini, fidèle compagnon de route, que revient la tâche de convoyer l’univers de Basile dans celui du Teatro Malandro, ouvert à la métamorphose, à la réinvention, au fantasque, à l’inattendu, à l’amour de l’illusion et de la vérité à travers le prisme du moderne et du contemporain. Une adaptation infidèle à la lettre pour être mieux fidèle à l’esprit, sans rien sacrifier de la drôlerie, de la cruauté et de la sensibilité de personnages dans lesquels nous pouvons nous reconnaître toutes et tous, dans notre rêve – si baudelairien – d’« enfance retrouvée à volonté ». Une enfance que l’univers du conte nous permet de vivre ou de revivre en nous conviant à un beau voyage où grands et petits se rejoignent dans un même élan d’émerveillement et de lucidité.

Le compositeur Christophe Fossemalle associe son talent à cette aventure. Au plateau, sept comédiens-musiciens incarneront le chœur des conteurs. Avec eux, le public s’engagera dans un pèlerinage musical, un voyage initiatique et facétieux de la ville à la forêt, des ogres aux princes, des plus grandes bassesses à la suprême élégance du cœur.

Mon impatience est grande de partager avec vous ces histoires. C’est aussi une manière merveilleusement théâtrale de célébrer les 30 ans du Teatro  Malandro. « Il me semble que le sommeil met 1000 ans à gagner le lit d’argent que le fleuve d’Inde lui prépare… »

 Omar Porras

 

« Alors la vieille, qui n’avait pas la langue dans sa poche et n’aimait pas qu’on lui chatouille la croupe, se tournant vers le page, l’entreprit ainsi : “Ah, chenapan, fripon pisseux merdeux, culeron sans cervelle, saltimbanque à grelots, graine de potence, âne bâté ! Voyez-vous cela ! Les poussins aussi ont des prétentions ! Que la peste t’étouffe et que ta mère l’apprenne ! Puisses-tu ne pas passer le printemps ! Puisses-tu crever d’un coup de lance catalane, ou mieux, étranglé par une corde pour que ton sang ne coule pas ! Maux de la terre, sus au morveux, toutes voiles dehors !” »

— Giambattista Basile, Le Conte des contes ou Il Pentamerone (trad. Françoise Decroisette)

Le spectacle du Teatro Malandro est une libre adaptation de Lo Cunto de li cunti, de Giambattista Basile. Ecrit en dialecte napolitain et publié entre 1634 et 1636, ce récit est également connu sous le nom de Pentamerone, en référence au fameux Décaméron de Boccace. Contrairement au chef d’œuvre de Boccace, dans lequel dix jeunes Toscans racontent cent histoires pendant dix jours, le Pentamerone met en scène des conteurs devant narrer cinq histoires différentes, chaque jour, pendant cinq jours. Ces histoires, souvent les plus anciennes versions existantes de contes bien connus – tels que Cendrillon, Le Chat botté, Peau d’âne, Blanche Neige, etc. – sont elles-mêmes enchâssées dans un récit-cadre, celui de l’héroïne Zoza, une princesse incapable de rire et pour laquelle le roi de Vallée Velue, son père, décide de faire construire une fontaine d’huile dans la cour, dans l’espoir que la vue des gens glissant et chutant à terre fasse rire sa fille. Lui-même un conte de fées, ce récit-cadre combine bon nombre de motifs qui apparaissent dans d’autres histoires du recueil. Suivant l’idée émise par Jean-Paul Sermain, nous considérons en effet que « chaque conte n’est jamais qu’une sorte de sélection dans un fonds immense, opérant des transferts, greffes, ajouts, transformations, suppressions, expansions, modernisations diverses » [1].

Giambattista Basile était fasciné par la vie des Napolitains, par les dialectes de sa région, les contes de fées et autres superstitions et folklores qui y prévalaient. La tradition carnavalesque n’y est pas pour rien non plus dans son traitement burlesque et très explicite des contes : son but premier, avoué, était de faire rire, notamment l’élite de la cour de Naples, à laquelle Basile n’hésita pas à s’adresser en dialecte napolitain pour la toute première fois à travers son Pentamerone.

Avec ce spectacle hors normes, le Teatro Malandro propose un retour aux sources de la théâtralité populaire : à travers son goût du baroque, ses émotions fortes et ses situations extrêmes, l’univers du conte est un terrain de jeux aux mille attraits qui s’inscrit dans la lignée de spectacles aussi variés que Les Fourberies de Scapin ou El Don Juan. Le langage du corps est exalté, le théâtre devient un exutoire de nos peurs et de nos désirs, le geste peut y primer sur la parole et la musique accompagner le climax comme au temps du cinéma muet. Le monde magique du conte, avec la diversité de ses atmosphères, de ses personnages, de ses registres, est une galerie où tout est possible, où l’illusion théâtrale nous fait traverser à toute allure dans un joyeux mélange le sanguinolent, le burlesque, le macabre et l’érotique.

 

[1] Sermain, Jean-Paul, « La face cachée du conte », Féeries [En ligne], 1 / 2004, mis en ligne le 29 mars 2007, consulté le 3 septembre 2019. URL : http://feeries.revues.org/64