Ô Pachamama !

Carte postale de Colombie

 

 

 

 

 

 

 

4 avril 2021

Aujourd’hui, j’ai entendu Omar parler de Pachamama…

Omar Porras, c’est le directeur du TKM, Théâtre Kléber-Méleau. Mais il est aussi comédien, metteur en scène et poète. A cause de la pandémie, les milieux culturels vivent une période compliquée et les théâtres se posent tous les jours des questions sur l’avenir. Alors Omar aime réunir l’équipe du TKM pour cultiver la vie et regarder ensemble dans la direction d’un horizon plus lumineux. Durant une rencontre, il nous a raconté des histoires venues de son pays natal : la Colombie.

Il a évoqué des peuples ancestraux comme les Chibchas, qui ont inspiré le fameux mythe de l’Eldorado et des cités d’or ; les Quechuas, héritiers de la civilisation inca ; ou encore les nombreuses tribus d’Amazonie, dépositaires d’une sagesse portée vers la nature et le monde qui nous abrite. Parmi ces récits, il était une figure qui semblait bercer toutes les civilisations de ses lumières : la déesse Pachamama.

La première fois que j’ai entendu ce nom, c’était l’époque où se réunir devant une scène de théâtre n’était pas encore interdit. J’assistais à une représentation de Ma Colombine : pièce inspirée d’un voyage initiatique d’Omar Porras et de son comparse, Fabrice Melquiot. Elle retrace le parcours d’un jeune homme depuis la Cordillère des Andes jusqu’au métro parisien. Un jour, Oumar-Tutak Hijo-e-Chibcha Vuelo-e-Condor Suvan y Ven (c’est le personnage de MA COLOMBINE, peut-être que je vous raconterai d’où vient son nom plus tard) rencontre une femme gigantesque à la chevelure noire et à la bouche énorme, elle serait dotée, dit-on, « d’organes poétiques » et contiendrait « tous les théâtres du monde ».

Je me suis dit que j’avais moi aussi envie de rencontrer cette femme. Alors je suis parti à sa recherche. Je me suis rendu en Amérique précolombienne, en des temps et des lieux où l’homme vivait en harmonie avec la terre. La civilisation inca réunissait alors toute la diversité des sociétés vivant sur le continent. Au centre de cette multiplicité culturelle, parmi les innombrables figures divines et légendaires qui peuplaient ces régions, resplendissait une déesse que tous vénéraient : Pachamama.

J’ai appris que dans la langue des peuples Aymara et Quetchua, Pacha désignait « la terre », « le monde », « le temps », « l’équilibre » ou encore « l’univers ». La Terre-mère n’était pas une simple métaphore, mais un être vivant, l’incarnation d’une relation à la terre. Elle était aussi généreuse qu’elle était vengeresse. Le rapport qu’elle entretenait avec l’homme était fragile. Elle dictait les saisons, autorisait la chasse et la pêche, bénissait les cultures. Il convenait donc de la respecter et de l’écouter. La Pachamama était intimement liée au fonctionnement de la société. La première ville inca, Cuzco, fut construite par les enfants du Soleil, nés dans le lac Titicaca. En quechua, Qosqo signifiait « le nombril du monde ». Chaque année, pour remercier la divinité de ses dons, les hommes creusaient un trou qu’ils nommaient la Boca, « la bouche », dans lequel ils rendaient à la Terre-Mère une partie de ses offrandes. Ils y déposaient de la nourriture et de l’eau, le sang de la terre. Partout, on dansait et on chantait en l’honneur de Pachamama.

De retour au TKM, en ces temps où notre rapport au monde est troublé, où notre société a arrêté d’écouter les appels de la nature, j’ai compris pourquoi Omar souhaitait partager avec nous une partie de son héritage ; j’ai compris pourquoi il saluait les plantes en arrivant au théâtre ; j’ai compris pourquoi il renversait toujours quelques gouttes de son verre sur le sol avant de boire ; j’ai compris pourquoi il nous réunissait autour d’une table pour discuter de Pachamama : pour ne pas oublier que nous devons cultiver, avec respect, la terre qui nous accueille et les liens qui nous unissent. Et c’est pour cela que nous continuons sans relâche à travailler dans l’espoir de vous retrouver.

Quincha